Même si la loi littoral consacre le principe d'une servitude de passage sur le domaine maritime, les promeneurs ne chemineront pas devant l'hôtel Eden Roc au cap d'Antibes. Ils sont invités à passer derrière le palace, afin de préserver l'intimité de la clientèle huppée.
extrait de nice-matin:
Alors que les travaux de la première section du sentier se terminent à l’arrière du palace, des voix se lèvent pour dénoncer un tracé contraire aux principes de la loi
À moins de grimper sur le muret qui fait face à l'entrée principale de l'Eden Roc et de se dresser sur la pointe des pieds, on ne voit encore rien des travaux actuels du sentier littoral. Cachés derrière la haute grille verte, dressée côté nord du boulevard John-Fitzgerald-Kennedy, ils ne devraient cependant plus rester longtemps inconnus du grand public. À en croire la direction du palace - en charge des aménagements pour un montant d'1,2 million d'euros -, ce n'est plus qu'une question de semaines avant qu'ils ne se dévoilent. D'ici la fin du mois de février, un sublime belvédère, tourné vers Juan-les-Pins et Golfe-Juan, va s'ériger face au chemin de la Mosquée. Et offrir un accès sécurisé jusqu'au chemin de l'Olivette.
À 300 mètres de la côte
Quand viendra l'heure de cette inauguration, c'est officiellement la première section du contournement de l'Eden Roc qui sera alors terminée. Elle trouvera sa place sur les plans du sentier du Cap d'Antibes. Et, assurément, elle sera présentée comme l'une des réussites de la politique de reconquête du littoral, orchestrée par l'État depuis quelques années. Seulement, est-ce bien légitime ? Pas sûr.
Car, aussi belle que puisse l'être la vue sur la baie de Juan-les-Pins offerte par le nouveau belvédère, peut-on encore parler de sentier maritime quand les promeneurs sont invités à marcher à plus de 300 mètres de la côte ? De même, qu'advient-il, avec un tel tracé, de la loi littoral de 1986 (voir ci-contre) qui consacre le principe de domaine public maritime et l'existence d'une servitude de passage d'une longueur de trois mètres dans les propriétés privées installées au bord de l'eau ?
« Le sentier ne respecte pas la loi »
Les réponses à ses interrogations, c'est Jean Clary-Bousquet, président de l'association Cesam (Caps et Sentiers des Alpes-Maritimes) qui les fournit. Son verdict est sans appel. « Le sentier de contournement ne respecte pas la loi. Il devrait passer au bord de la falaise. Devant l'hôtel. Je suis formel là-dessus car c'est un dossier que je connais bien et sur lequel l'association s'est longtemps battue. Seulement, on nous a accusés de vouloir tuer l'Eden Roc alors on a fini par abdiquer. Compte tenu de l'importance économique de l'établissement, nous avons bien compris qu'il y avait deux poids deux mesures. Que les marcheurs en sac à dos n'étaient pas les bienvenus devant un établissement de luxe. On s'incline donc devant la raison d'État. Même si le compromis trouvé n'a aucun intérêt littoral… »
« Il n'y a pas eu de passe-droit »
Évidemment, la sous-préfecture n'est pas du même avis. Loin de regretter le parcours du sentier, elle se félicite d'avoir trouvé une solution pour assurer un cheminement continu. Et parle de pragmatisme. « Parfois, c'est en appliquant bêtement un texte que l'on s'éloigne de l'esprit de la loi, argue Dominique-Claire Mallemanche, sous-préfète. Quand la situation l'exige, il est possible de s'éloigner quelque peu du littoral et c'est ce qui a été fait dans le cas de l'Eden Roc. Il n'y a pas eu de passe-droit. Simplement du bon sens. Nous avons essayé de trouver le meilleur compromis possible afin de permettre aux randonneurs de profiter d'un sentier sécurisé tout le long du Cap tout en ne nuisant pas à un établissement de prestige. »
Et ce compromis, ce n'est certainement pas Philippe Perd, président directeur général du palace qui va s'en plaindre. À l'entendre, toute autre décision aurait pu sonner le glas de son établissement : « L'existence d'un sentier le long de la falaise aurait fait terriblement de mal à l'Eden Roc. Nous aurions perdu énormément de clients. Le sentier de contournement est donc la meilleure des solutions. Je suis convaincu qu'elle comblera les promeneurs car elle offre un itinéraire avec une vue sublime qui compense largement la balade devant l'hôtel. »
Promulguée au Journal officiel le 3 janvier 1986, la loi littoral vise à encadrer l'aménagement de la côte afin de permettre le libre accès du public au littoral. À la lettre du texte, toutes les propriétés privées riveraines du domaine public maritime sont ainsi « grevées, sur une bande de trois mètres de largeur, d'une servitude destinée à assurer exclusivement le passage des piétons. »
Cette servitude, dont la distance de trois mètres est calculée à partir « du niveau des plus hautes eaux ou des lais et relais s'ils existent », peut néanmoins être suspendue dans cinq cas :
- lorsque des voies publiques sont déjà ouvertes sur le rivage
- quand la servitude fait obstacle au fonctionnement d'un service public
- à l'intérieur d'un port
- à proximité d'installations de la défense nationale
- pour protéger un site archéologique
N'entrant dans aucune de ces cinq cases et n'ayant aucun bâtiment d'habitation situé près du rivage, l'hôtel Eden Roc ne devrait donc pas pouvoir échapper à une servitude de passage si le texte de loi était appliqué strictement. On peut alors s'interroger sur la pertinence de ce texte si restrictif. Ne faudrait-il pas créer d'autres exceptions, comme l'intérêt économique, par exemple ? Au législateur d'y réfléchir…