Andy Murray à l'école du chaos organisé
TENNIS. Brad Gilbert aurait voulu coacher Rafael Nadal. Il a accepté l'offre lucrative de la Grande-Bretagne, dont le prodige au caractère difficile, 19 ans, a bien failli éliminer le même Nadal lors de l'Open d'Australie.
Christian Despont, Melbourne
Mardi 23 janvier 2007
Les talents d'Andy Murray étaient connus, sa progression attendue, mais peut-être pas aussi tôt. A deux heures du matin en Australie, l'Ecossais de 19 ans, réputé pour son caractère difficile et ses bouclettes mordorées, a regagné les vestiaires sous l'ovation d'un stade encore plein, battu (6-7 6-4 4-6 6-3 6-1), mais glorieux. Rafael Nadal l'a reconnu sans peine: «Je reviens de loin. Andy a eu de grosses opportunités qu'il n'a pas su saisir, et nous avons atteint un niveau incroyable.»
Le duel a retenu la foule pendant plus de quatre heures. Pas un duel stéréotypé et monolithique, une passe d'armes ordinaire entre deux prodiges de l'école espagnole: un sommet d'intensité et de mixité technique. «Andy Murray a beaucoup progressé, il devient dangereux», avait insinué Roger Federer.
Sur la tribune, Brad Gilbert a offert son sourire amusé et satisfait, celui des revanches savoureuses, en prime time. Rafael Nadal était l'an dernier le seul joueur qu'il condescendait à entraîner, pour peu qu'on lui demande poliment. Faute d'intérêt réciproque, l'Américain a accepté un pont d'or de la fédération britannique, 1,7 million de francs annuels, pour conduire Andy Murray à l'efficience et à la régularité.
Sa méthode consiste d'abord à convaincre ses élèves qu'ils sont les meilleurs du monde. Sa force de persuasion repose sur des mécanismes très simples: Brad Gilbert est convaincu lui même qu'il est le meilleur coach du monde. La confiance, qu'il a adipeuse, est son fonds de commerce. «La psychologie sportive, c'est du bidon, dit-il. Sur un divan, on risque d'apprendre des choses déplaisantes à son sujet. Si Andy admet l'idée qu'il deviendra un grand, ce dont je ne doute pas, il sera vite dangereux, voire inarrêtable.» «Avec Brad, tout devient simple», acquiesce le bon élève.
En cultivant le complexe de supériorité, Gilbert a transformé Andre Agassi, son tennis ampoulé et sa dégaine de guitariste pouilleux, en calculateur inoxydable. Ensemble, les deux hommes ont conquis six trophées du Grand Chelem. Avec la même méthode, Brad Gilbert a conduit Andy Roddick, son inculture tactique et son exubérance potache, au triomphe à l'US Open, seul titre majeur à ce jour, puis à la première place mondiale.
Avec Andy Murray, la tâche consiste tout autant à apprivoiser un tempérament impulsif. Le fier Ecossais - qui s'oppose farouchement à la récupération de sa réussite par le peuple anglais - l'a bien compris: ses coups sont bien plus sûrs et déliés, sans pour autant le priver de rugir, de haïr, d'exhorter. Un temps, même Rafael Nadal a paru inoffensif.
Les longs échanges l'ont à peine émoussé. Le physique tient bon, ou à peu près: à 4-1 en sa faveur dans le deuxième set, Andy Murray a ressenti un point de côté et en a concédé une bonne quinzaine, pour abandonner la manche 6-4! Premier «effet Gilbert»: le mentor a proscrit le Coca-Cola et le hamburger, dont son élève s'empiffrait jour et nuit. Le réveil, désormais, sonne tous les matins à 6 h, mais «quand j'ouvre les yeux, Brad a déjà avalé quelques cafés».
Joueur, Gilbert fut un besogneux, «un tocard». Aujourd'hui, il se pique de guider les dilettantes vers la gloire; en s'appuyant moins sur son vécu de tâcheron que sur une pédagogie messianique, recensée dans un best-seller intitulé Winning Uggly, gagner de vile manière, sorte de Betty Bossi du parfait enquiquineur. L'ouvrage explique comment venir à bout de joueurs plus doués que soi, dans un florilège éhonté. Recettes largement éprouvées: «McEnroe, Becker ou Agassi n'avaient aucune raison de perdre contre moi, de la même manière que Nadal était favori contre Murray. Mais le tennis n'obéit pas toujours à la loi du plus fort.» Ses coups à lui étaient peu rassurants, voire confus. A vrai dire, ils effrayaient surtout son propre entourage. Mais Brad Gilbert n'avouait aucune ambition pour la vanité: «On pouvait m'acclamer ou m'insulter, les seuls mots que j'entendais sur un court étaient jeu, set et match.»
Il était «le tueur de géants», un joueur sournois, agaçant qui, faute d'avoir du jeu dans les mains, a fait commerce de sa roublardise. Huit millions de dollars ont récompensé sa carrière de franc-tireur, sans compter les revenus tirés de ses paris clandestins - car l'homme était aussi le plus grand bookmaker du circuit. A ceux qui raillaient son incurie et sa maladresse, Brad Gilbert répondait que son banquier, lui, ne le trouvait pas si nul.
John McEnroe, au sortir d'une défaite mortifiante, fut bien décidé à tout arrêter: «Quand on perd contre ce genre de type, il vaut mieux songer à changer de métier. Ce gars ne frappe pas assez fort pour casser un œuf.» Jimmy Connors hurla, fou de rage: «Tu ne regagneras jamais, Brad», tandis que le vainqueur rassemblait tranquillement ses affaires.
Cette idéologie du sabotage semble transfigurer Andy Murray, lui aussi, devenu un contre-attaquant perspicace et incisif, voire élégant. Quand Rafael Nadal a tenté d'imposer sa filière de jeu, Andy Murray a répondu par la stratégie du chaos organisé: il a varié les angles et la vitesse de ses frappes; il a entrecoupé les rallyes de services-volées; il a alterné faux rythmes et accélérations; il a désamorcé Nadal avec une marche à suivre idéale, menée avec un talent et un sang-froid très travaillés. «La tactique était excellente, a reconnu l'Espagnol. Toutes les balles étaient différentes.» «Andy a beaucoup muri aux côtés de Brad», s'est senti obligé de reconnaître Jim Courier, son ancien rival, consultant pour Channel 7.
Etrangement, Gilbert, lui, n'a jamais eu de coach. «Le joueur est seul responsable de la victoire ou de la défaite.» Un postulat qu'il vend 1,7 million de francs pièce.