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très bon documentaire, mais pas découverte

 
n°4327
shamouel
Posté le 12-03-2008 à 22:51:37  profilanswer
 

Ce sujet n'est pas de remettre en cause la qualité et tout l'intérêt du travail du père Desbois. C'est un investissement exceptionnel que de mettre en lumière des crimes trop oubliés.
 
Mais à plusieurs reprises, au cours du débat, il a été dit qu'il s'agissait là de découverte de l'ampleur de la Shoah en Ukraine. Si on parle de découverte dans le cadre d'un reportage en début de soirée à la télévision, sûrement. Pour le reste, je crains que non.  
 
Les travaux existants sont certainement très enrichis par les recherches du père Desbois, mais je trouve regrettable que France 3 fasse croire au téléspectateur que cette triste histoire n'est découverte qu'aujourd'hui ou au cours des toutes dernières années (il serait plus intéressant de chercher à comprendre pourquoi elle n'est diffusée qu'aujourd'hui : focalisation uniquement sur le versant occidental de ces années de guerre ?). Pour s'en convaincre, et sans partir dans l'énonciation d'une liste de travaux bien antérieurs, je citerai "Les bourreaux volontaires d'Hitler" de Daniel Jonah Goldhagen, édité en 1996, traduit en français aux éditions du Seuil dès janvier 1997, et dans lequel l'ampleur des massacres en Europe de l'Est, notamment en Ukraine, était déjà étudiée et annoncée.
 
Malgré cela, bravo pour la diffusion du sujet.

n°4333
Profil sup​primé
Posté le 13-03-2008 à 01:46:53  answer
 

Bonsoir,
Je suis d'accord avec ce message sur le fait que l'action des Einsatzgruppen n'est tout de même pas une découverte du début des années 2000. Dès le procès de Nuremberg la réalité de ces massacres de masse avait été établie puis plus tard lors du procès Eichmann et la somme de Hilberg consacre de nombreuses pages à ce sujet. Cela fait plus de 15 ans que je donne à lire à mes élèves la déposition d'Hermann Gräbbe lors du procès de Nuremberg dans laquelle il décrit très précisément un de ces massacres en Ukraine et Arte avait diffusé un documentaire sur ce sujet il y a 6-7 ans. Autre exemple, "le Livre noir" d'Ehrenbourg et de Grossman paru chez Actes Sud en 1995. J'ai le souvenir que ce livre avait suscité un vif intérêt et je l'ai réouvert ce soir après l'émission. Ses pages 65 à 258 sont consacrées aux descriptions des massacres en Ukraine (sur un total de 1130 pages) et ce que raconte le père Desbois se retrouve dèjà dans ces pages. Tout ceci n'enlève rien aux mérites exceptionnels de celui-ci et tant mieux si ses recherches permettent à un plus large public de prendre conscience d'une réalité que tous ceux qui ont consacré un minimum de temps et de lecture à la Shoah connaissaient. Ce qui est  irremplaçable toutefois c'est de retourner sur les lieux de ces massacres et de visualiser où cela a pu se passer, chose qui était peut-être impossible auparavant. Sur ce dernier point il y a tout de même le contre-exemple du film de Lanzmann. Après tout Lanzmann a parcouru la Pologne communiste dans les années 1975-1984 et il est retourné dans les villages où les juifs avaient été arrêtés, regroupés et déportés vers les 6 camps d'extermination. Il a pu interroger les habitants des lieux et se rendre sur les sites de Treblinka, Sobibor ... Pourquoi ce qui était possible en Pologne ne l'aurait pas été en Ukraine (c'est à dire l'URSS à l'époque) ? La thèse du "rideau de fer" qui a empêché toute recherche sur le sujet me paraît un peu rapide. Plus fondamentalement il est vrai que la recherche universitaire française sur la Shoah a pris un certain retard et il faut attendre les années 1990 pour avoir de véritables spécialistes qui vont fouiller dans les archives allemands, soviétiques (celles-ci étant closes auparavant il est vrai), israéliennes, américaines ... Poliakov était bien seul à cette époque. Une mention plus détaillée des recherches de Christian Ingrao aurait été le bienvenue car cela fait une dizaine d'années qu'il travaille lui-aussi sur cette question et cela aurait permis de nuancer le jugement un peu rapide sur la nouveauté de ce thème émis au cours du débat par Mlle Lucet. Je m'étonne d'ailleurs que Simone Veil ait repris cette idée mais elle ne porte pas dans son coeur la recherche universitaire française si on en juge par sa remarque sur le colloque de la Sorbonne des années 1970. Là encore cela mérite un débat sur la valeur de ces témoignages 60 ans après et l'objection des historiens sur la valeur des témoins n'est pas à écarter d'un revers de main. La situation est toutefois différente avec des "témoins" occidentaux qui ont pu lire et voir des centaines d'autres témoignages. C'est ce point qui soulevaient  les réserves d'Annette Wieviorka dans son travail sur cette question ("l'ère du témoin" ) ou bien la réticence des historiens de la Première guerre mondiale sur les "témoignages" des poilus des dizaines d'années après. Ici, cela me semble différent comme le débat l'a bien dit. Ces témoins n'ont sûrement jamais rien vu ou lu sur le sujet à la télévision soviétique ou ukrainienne. Leur mémoire est donc intacte et non encombrée de souvenirs indirects. C'est un sujet à creuser je pense sur la validité de leur témoignage.
Excellente initiative (et trop rare) donc de France3 ce soir avec cette émission consacrée à un sujet d'histoire contemporaine jusque là trop peu connu et qui n'est pas de l'histoire française. La remarque du père Desbois sur la nécessite de mieux connaître notre histoire européenne ne peut être qu'approuvée en se préservant des jugements faciles. D'abord établissons les faits et c'est cette démarche qui fait toute la valeur de son travail. Et je rejoins donc la remarque de Simone Veil que nos hommes politiques feraient bien une fois pour toute de méditer et d'appliquer : il n y' a pas de "devoir de mémoire" mais un "devoir d'histoire" !  
Christophe Denizot
Enseignant d'Histoire en collège  


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