La souris d’agneau fut jadis mon morceau préféré dans le gigot. Dans les repas de famille, je me chamaillais toujours avec ma cousine qui souffrait de la même addiction –à moins qu’elle réclamât cette souris tout simplement pour m’embêter ; l’âme féminine est tellement retorse… Il me souvient qu’une fois la dispute prit des proportions telles que mon grand-père, excédé, nous poursuivit pour nous coller une de ces fessées magistrales qui étaient encore inscrites au patrimoine des méthodes d’éducation. Las, comme il se consacrait à la découpe du gigot, il tenait encore à la main un couteau gigantesque. Dieu soit loué, aucune assistante social n’a pénétré dans la pièce à cet instant, car, sinon, voyant cet ogre courant derrière deux malheureux enfants, elle n’eut pas manqué de l’envoyer aussi sec vers une geôle et de nous confier à la protection des mineurs. Il va sans dire que cette scène m’a profondément traumatisé. Mais, qui sait, à dieu ne plaise, si quelque méfait me confronte à des magistrats et un jury, cet épisode me sera bien utile afin de justifier l’indulgence que tout malhonnête homme est en droit d’obtenir…
Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos agneaux, et plus précisément à nos souris.
Mes sentiments à leur égard (je rappelle au lecteur qu’il s’agit d’agneau, toute autre variété de souris est à exclure de ce débat…) a évolué. Tout d’abord, même si ce morceau est gouteux et est en lui-même un petit monde par la variété des consistances internes, il s’exprime surtout en dialoguant avec le reste du gigot, avec ses territoires rosés, voire saignant.
Mais surtout, il se trouve tellement galvaudé à la carte de toutes les gargotes notoires ou masquées ! Restaurants que je soupçonne de s’approvisionner via containers en Nouvelle-Zélande. Là encore, complicité de la tendance culinaire avec le mercantilisme. C’est tellement facile ainsi d’écouler les rognures de gigots formatés, de se débarrasser de pièces invendables à cause de leur conformation ou de meurtrissures diverses. Massacre à la tronçonneuse, et, vlan, ça passera… Le même coup que les poulets… La reclasse de la déclasse…
Quant au fait de faire bouillir au préalable la viande dans un court-bouillon, c’est assez classique dans la préparation des tajines marocains, viande d’abord rincée sous l’eau. A mon avis, une certaine méfiance envers la conservation dans des conditions difficiles n’est pas étrangère à ces usages… Donc, pas très choquant. Même si c'est la calamiteuse Fatéma Hal qui le dit (it was not ? ). En revanche, ce qui me hérisse, ce sont les restaurants (comment dit-on gargote en arabe ?) qui enfournent de la découpe d’épaule bouillie en prétendant nous servir un méchoui ! Beurk !
Pour une souris d’agneau, je préférerais la servir sous forme de tajine m’hammer. Voici la recette telle que la donne Latifa Bennani-Smires dans son ouvrage La Cuisine Marocaine :
TAJINE DE VIANDE M'HAMMER
Proportions pour 6 personnes :
• 1,5 kg de carré de côtelettes de mouton
• 1 cuillère à soupe de piment doux
• 1 cuillère à café de cumin
• 1 gousse d'ail écrasée
• 100 g de beurre, pour la cuisson de la viande
• 100 g de beurre additionné d'huile (1/2 louche) pour la friture
• 1 cuillère à café de farine
• sel
Découper la viande en morceaux de 150 g environ, rincer, placer dans une cocotte, saler, ajouter piment doux, cumin, ail écrasé et beurre. Couvrir d'eau. Cuire à couvert en remuant de temps en temps. Ajouter de l'eau si nécessaire en cours de cuisson.
Lorsque la viande est cuite et encore un peu ferme, pour pouvoir être frite, lier la sauce avec une cuillère à café de farine diluée dans un peu d'eau. Laisser réduire jusqu'à obtention d'une sauce onctueuse et retirer du feu.
Vingt minutes avant de servir, dorer les quartiers de tous côtés, dans une poêle dans le mélange de beurre bien chaud. Une fois bien dorés, dresser sur un plat chauffé. Verser dans la sauce réchauffée un à soupe d'huile de friture. Mélanger vivement en un mouvement de rotation, rapide, à la cocotte ce coulis mielleux sur la viande. Servir aussitôt.,
N.B.: Afin d'éviter une surcharge de graisse, on peut dorer la viande au four au gril une dizaine de minutes avant de servir.
Ce plat est à la carte d’un restaurant proche de chez moi, et je m’en régale assez souvent. Mais pas toujours, car il faut que la sauce soit bien réduite, quasi caramélisée. Une ou deux fois, le chef habituel était absent, et la sauce n’était pas assez évaporée, ça n’avait rien à voir, beaucoup moins savoureux…
Dans cet établissement, ils prennent de l’épaule, mais je pense que ça devrait bien fonctionner avec la souris. Et c’est servi avec quelques grosses frites maison par-dessus, avec lesquelles c’est un bonheur de saucer… Et un soupçon de coriandre haché par-dessus…
Message édité par grisbiche le 03-07-2010 à 13:53:53
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L'homme ne communique avec son semblable que quand l'un écrit dans sa solitude, et que l'autre le lit dans la sienne. -Gómez Dávila