Le 02-07-2010 à 17:37:50, grisbiche a écrit :
Conte du Canard
L'AMI DES CANARDS
Ce vieux gentleman s'étant mouché avec les doigts, me dit, non sans préambule :
—Les mobiles humains sont saugrenus et incompréhensibles. Pascal a raison, monsieur, et La Bruyère aussi, et beaucoup d'autres ont raison. Je vais vous raconter comment j'ai été ruiné, si toutefois votre curiosité de cette insolite et véridique histoire s'exalte jusqu'à m'offrir un picon citron.
J'accédai au désir de mon interlocuteur. Le garçon ayant posé sur le marbre ce breuvage utile à l'éloquence, le gentleman reprit :
—Sachez donc, jeune postérité d'un vivant qui vous aime, que vers 1882, M. Clemenceau renversa le ministère Gambetta.
—Je sais, dis-je.
—Bien. Mais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est qu'à cette époque j'entrepris la culture du foie gras. C'est une noble et fructueuse profession, qui élève l'homme au-dessus des conventions les plus respectables de la société. J'avais installé mon anatarium à Cusset-les-Vichy (Allier).
—Votre quoi ?
—Mon anatarium. Cela vient du latin, monsieur ; et cela y retourne. Cela signifie, en quelque sorte : mon conservatoire de canards. C'était bien le mot qui convient. Je possédais, en mes étangs et mes basses-cours des garrots, des souchets ou canards rouges, des tadornes, des chipeaux d'Amérique, des patoriales du Chili, des balivis de Bresse, enfin tous les modèles connus de palmipèdes, qui faisaient la gloire de mon établissement. Or, vous dirai-je, l'art de l'industriel en foie de canard c'est de provoquer, par des mesures alimentaires sagement calculées, une hypertrophie du foie. Plus le foie est lourd, mieux c'est réussi. Ça vous le comprenez, je pense, bien que vous n'ayez pas l'air très intelligent ?
—Je le comprends, répondis-je d'un air modeste.
—Alors monsieur, alors écoutez bien. L'automne approchait. Déjà la nature était jonchée de la dépouille de nos bois, lorsque pour mon malheur j'introduisis chez moi un anatophile, c'est-à-dire un ami des canards. Cet homme, mort depuis — que son crâne serve de latrines aux oiseaux du ciel ! — sentit naître en son coeur une abominable et criminelle pitié pour les volatiles dont les malheurs hépatiques fondaient ma fortune. Il crut stupidement que les becs jaunes étaient un signe de jaunisse, et il résolut une chose que je ne saurais qualifier. Dois-je continuer ?
—Je vous en prie. Garçon ! un picon citron...
— Je continue. Je vous ai dit que mon anatarium se trouvait près de Vichy. Cet homme profita de mon absence pour conduire mes canards, tous mes canards : les souchets, les tadornes, les balivis et les chipeaux boire les eaux de la source Célestin.
—Foutre !
—Oui, monsieur, foutre ! Il les ramena le soir même guéris. Mes meilleurs sujets avaient des foies gros comme des noisettes et aussi blancs que ceux de M. Maurice Barrès. Voilà ce qui m'est arrivé en 1882 et voilà ce qui m'a jeté dans l'océan d'incertitudes où vogue sans espoir le frêle esquif qui porte mes destinées, et qui jamais, monsieur, jamais ne touchera au port de la fortune.
Ayant ainsi parlé, le vieux gentleman mit dans sa poche deux cuillers et trois soucoupes. Puis il sortit sans dire au revoir à la société.
Henri BERAUD
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