Hervé This
Cuisine contre pâtisserie
Physico-chimiste à l'INRA
Mars 2007
L'un des deux est-il plus précis que l'autre ?
LE GENRE HUMAIN EST PARFOIS BIEN DÉSOLANT
Souvenons-nous, par exemple, des débats houleux qui ont suivi la réforme du CAP, des lettres de dénonciation envoyées par des professionnels au ministre, des cris poussés sur les ondes… La réalité mérite d'être racontée: lors des réunions de préparation des nouveaux CAP, les mêmes qui hurlent aujourd'hui - disons hier pour passer à autre chose - étaient soit absents, soit d'accord avec les décisions collectives. Plus récemment, l'affaire s'est reproduite, lors d'un colloque national sur l'orientation professionnelle: l'organisateur avait donné à la cuisine la place centrale, en la mettant au cœur des débats de la manifestation d'ouverture, en annonçant très largement l'événement… et moins d'une petite centaine de personnes est venue ! A croire que les terreurs manifestées sont bien passagères, à moins qu'elles ne soient une occasion pour ceux qui les montrent de ne les montrer qu'à la presse, histoire de se faire mousser? Pourquoi ? La question de l'orientation professionnelle n'est pas rien, et l'on aurait pu avoir un vrai, beau débat public à ce sujet! Quel dommage que les ardeurs cessent après les heures de travail.
CUISINE ET PÂTISSERIE
Dans le même genre, il y a cette vieille querelle des pâteux contre les graisseux.Les pâteux, ce sont les pâtissiers, ainsi péjorativement nommés par les cuisiniers.Les graisseux, on l'a compris, ce sont les cuisiniers, ainsi péjorativement nommés par les pâtissiers.Les deux professions sont aujourd'hui séparées, mais pourquoi? De la même façon, il existe des frontières entre les pays, mais pourquoi? N'y a-t-il pas, de chaque côté, des êtres humains, souvent apparentés. Le pire était sans doute la division de l'Allemagne, par un mur qui séparait des familles. Il est tombé, et ce fut un beau moment de l'histoire contemporaine. N'est-il pas temps de faire également tomber la séparation entre cuisine et pâtisserie? La question n'appelle pas une réponse positive immédiate; elle appelle surtout une réflexion sur les conditions d'exercice. D'abord, cuisinier : il y a des différences évidentes entre la cuisine à domicile, la cuisine dans un bistrot ou dans un relais château, la cuisine collective pour 100 et celle pour 10000. De même pour la pâtisserie: il y a des différences évidentes entre la pâtisserie de boutique et celle de restaurant. Bref, la notion de cuisinier ou de pâtissier s'estompe, en raison de la grande variété des conditions d'exercice. Resterait-il une division, due au goût des aliments transformés: le salé, d'un côté, et le sucré de l'autre? Là encore, la frontière est difficile à trouver, car qui prépare les pâtés? Et qui cuisine les fruits ? Pis encore, bien des cuisiniers modernes utilisent le sucre, tandis que les pâtissiers se mettent au sel.Et puis il y a des exemples de Pierre Gagnaire ou de Philippe Conticini, qui travaillent aussi bien le salé que le sucré (alors que l'un vient du salé, et l'autre du sucré), parce que le travail des " orpailleurs " du goût ne connaît pas de limite.
LA QUESTION DE LA PRÉCISION
Cette querelle est ancienne, puisqu'elle remonte aux corporations médiévales, qui ont toujours cherché une protection de leur métier, contre des " étrangers " qui seraient venus leur prendre leurs pratiques. Une façon de dire: " ce champ est à moi ". N'est-ce pas, aussi, l'origine des guerres et des frontières, des migrations, des colonisations? Toujours, dans ces questions territoriales, il y a eu des arguments de mauvaise foi : on accusait jadis les Noirs d'être cannibales ou sauvages, en Occident, pour se donner la possibilité de les acculturer.Une sorte de bonne conscience qui gommait les cultures. En ce qui concerne les métiers de bouche, même méthode: les pâtissiers se disent plus " précis " que les cuisiniers.Précis, vraiment? Ceux à qui l'on montre que cette idée est fausse en viennent rapidement à invoquer d'autres particularités, par exemple le fait que les pâtissiers utiliseraient des ingrédients plus " chimiques ". Oui, le glucose est un vieil ingrédient anticristallisant des pâtissiers, ainsi que la gomme adragante pour faire tenir les crèmes fouettées, mais les crèmes fouettées sont ainsi stabilisées en salé comme en sucré, et les cuisiniers,de leur côté, utilisent du sel, qui vaut bien le glucose, du point de vue de la chimie.Mieux encore, aujourd'hui, pâtissiers et cuisiniers se sont livrés aux joies des alginates, agar-agar, gélatine, pectines… Là, la division cuisinier contre pâtissier s'estompe. La précision, pour y revenir? C'était cela qui était au cœur du débat, lors du dernier Séminaire INRA de gastronomie moléculaire.Comme souvent, nous avons voulu voir précisément les faits, et avons commencé par analyser en pratique la confection d'un filet de poisson sauté et d'une crème anglaise.
LE FILET DE POISSON SAUTÉ… À LA POÊLE
Ne revenons pas sur le fait que, lors du séminaire, il m'a fallu d'abord nous entendre sur la terminologie. Alors que l'assistance comptait nombre de professionnels, pâtissiers et cuisiniers, il a fallu expliquer à plusieurs d'entre eux qu'un filet de poisson cuit avec un peu de beurre, dans une poêle, était sauté, et non poêlé. Décidément, il faudra bien, un jour pas trop lointain, statuer sur cette terminologie ancienne, que les cuisiniers modernes ne comprennent plus. Oui, je sais bien que l'on poêle dans un poêlon, mais, selon cette idée, on ne devrait sauter que dans un sautoir, et pas dans une poêle… Allons, ne nous égarons pas dans cette direction et contentons-nous de poser le filet (du merlan) dans du beurre qui a été placé dans une poêle, laquelle a été posée sur feu vif (décision du professionnel qui a fait l'expérience devant l'ensemble des participants du séminaire). Ce que nous avons fait, lors de la séance de séminaire, ce n'était évidemment pas de faire cuire un filet de merlan, mais d'estimer la précision des opérations effectuées. Par exemple, il est apparu que la cuisson des filets a duré environ 30 secondes (seulement), et que la tolérance sur l'opération était de seulement 5 secondes.Mieux encore, il y a eu 2 secondes de différence de cuisson entre les deux filets qui étaient dans la poêle, et l'un d'eux n'avait plus ce nacré qui était revendiqué par les participants.Deux petites secondes seulement, et le résultat avait changé du tout au tout! N'est-ce pas une précision considérable? La cuisine, pour une telle opération, n'est-elle pas d'une extraordinaire précision? Sans compter que l'estimation de la précision aurait été analogue pour un steak, une omelette… D'ailleurs, les grands professionnels sont tous à ce degré de précision. Je peux attester que la cuisson chez Pierre Gagnaire se fait au degré près, à la seconde près. Les livres de Joël Robuchon montrent bien que la perfection dont il rêve se gagne au prix d'une précision inouïe : des royales cuites à la seconde près, au degré près.Un peu avant notre époque, Auguste Escoffier indiquait des quantités de sel au centième de gramme.Si cela n'est pas de la précision…
LA CRÈME ANGLAISE
Certes, nous n'avons pas fait de pâte, dont le nom fonde celui de la profession, mais la crème anglaise est quand même au cœur même du métier quotidien de pâtissier. Cette fois, les participants du séminaire ont assisté à la confection de deux crèmes anglaises successives. La première a été faite dans les règles de l'art classique.Pesée du sucre (50 grammes au gramme près… mais personne n'avait contrôlé la balance), pesée des jaunes plutôt qu'utilisation d'un nombre de jaunes donné, pesée du lait (mais cette fois, le professionnel a supporté une tolérance de plusieurs grammes)… Puis cuisson jusqu'à la nappe. Là, il y a eu débat, entre l'utilisation de la vérification de la nappe sur la cuiller ou bien l'utilisation du thermomètre.Par exemple,nous avons cherché à savoir quelle était la précision de l'estimation à la nappe : en combien de temps la crème cuite revenait-elle sur la trace de doigt que l'on faisait sur la spatule… d'ailleurs sans tenir compte du matériau dont la spatule était faite.L'utilisation du thermomètre a posé quelques problèmes, parce que les thermomètres de pâtisserie sont bien moins rapides que les thermocouples. On dit ainsi que la crème anglaise doit cuire à 82 degrés, mais, malgré une agitation vigoureuse, la température n'est pas homogène, dans une crème anglaise, épaisse.Le fond est évidemment plus chaud que la surface, et les angles du fond de la casserole, pour une préparation épaisse, sont notoirement difficiles à racler.Bref, l'indication que donne un thermomètre est douteuse, lors de la confection d'une crème anglaise. La précision, dans toute cette affaire ? Personne n'ayant véritablement mesuré la précision de la nappe, la réalisation d'une crème anglaise est aussi intuitive que le sautage d'un filet de poisson! Mieux encore, le professionnel qui a fait la seconde crème anglaise s'y prenait différemment. Sa proportion de sucre était bien supérieure, et l'idée était de répartir le sucre entre le lait et les jaunes, puis de verser la moitié du lait bouillant sur le mélange de jaunes et de sucre, d'attendre trois minutes, puis de mélanger les deux masses restantes. Inratable, rien à mesurer, était-il dit! La méthode est intéressante, pour notre discussion, parce que son mérite, selon celui qui l'a montrée, permet d'éviter les mesures! Autrement dit, c'est une méthode considérée comme utile,parce qu'elle évite aux pâtissiers de se comporter en pâtissiers de caricature: précis.
RÉCONCILIATION
Evidemment, la question de la précision, une fois posée, a fait l'objet de discussion. La différence entre les deux métiers n'aurait pas tenu à la précision, mais au fait que le cuisinier peut rectifier, à la différence du pâtissier, qui enfourne et qui récupère le résultat d'un travail initial, ce qui imposerait une grande… précision du travail. Là encore, l'argument ne tient pas, car les livres de cuisine anciens montrent bien que la grande crainte du cuisinier était " le coup de feu ", pour le braisage, qui était la grande opération classique de la cuisine. Ce braisage s'effectuait par brunissement des viandes à haute température (soit que les viandes soient revenues, singées ou non; soit que la braisière soit placée à four très chaud), puis par cuisson " cendres dessus et dessous ". La comparaison avec la cuisson des œufs fait comprendre à quel point la cuisine est précise.Un œuf porté tout entier à 61 degrés reste liquide, mais, à un degré de plus, il commence à coaguler. Cela, le monde culinaire ne le savait pas, parce que l'on a longtemps confondu l'importance du temps et celle de la température. Il faut répéter que la cuisine est précise… en température, et, quand elle est précise en temps, c'est soit que le feu est très vif, soit que c'est une question de température qui est cachée derrière. Ce qui pose d'ailleurs la question de l'épaisseur variable des produits. Dans le cas des filets de poisson sautés, évoqués en début de ce compte rendu de séminaire, les participants au séminaire ont bien vu qu'un des deux filets était plus cuit, parce qu'il était moins épais : l'appréciation visuelle de la surface ne suffit pas à connaître l'état de l'intérieur des produits… comme le sait tout bon praticien. C'est d'ailleurs une des difficultés du métier : deviner les transformations au cœur des aliments. Pour en revenir à l'œuf, et aux braisés, il suffit de dire que l'état du produit -œuf ou viande braisée, par exemple - varie très précisément en fonction de la température, et, comme pour un pâté, une tourte, un soufflé, une génoise, le résultat final risque de souffrir d'actions irréversibles. Le " coup de feu " précédemment évoqué, c'est quand, alors que l'on avive le feu, la température passe au-dessus d'une valeur donnée, provoquant une transformation irréversible (par exemple, quand la température dans un œuf est supérieure à 62 degrés, la coagulation a lieu irréversiblement).
Autrement dit, le nouvel argument avancé lors du séminaire ne tient pas plus que celui de la précision. Décidément, je comprends mal la séparation entre pâtisserie et cuisine… et je vois mal la raison des frontières… Rêvons d'un monde culinaire sans elles : la cuisine ne serait-elle pas encore plus belle ?