Ma façon préférée de manger le boudin, c’est d’aller, le jour de marché, chez le charcutier qui affiche à cette occasion Boudin du jour et me faire couper une bonne longueur de la spirale encore tiède qui se love sur le marbre. Puis, de retour à la maison, en déballant les courses, tâter les paquets et me dire, oui, ça doit être le boudin… Déplier, oui, c’est bien ça ! Sortir le Laguiole qui ne quitte jamais ma poche quand je suis à la campagne, trancher des bouchées couleur de deuil à même la feuille de papier sulfurisé ornée du portrait du défunt, aller fouiner dans le frigo pour voir s’il ne reste pas un petit fond de ce vin blanc de pays au goût de pierre à fusil… Une tranche d’un bon pain de deux de mon boulanger favori* mâchonnée en guise de ponctuations, et ce sera le bonheur…
Ou bien, en alternance, le boudin réchauffé doucement dans un étang de beurre fondu qui viendra parfumer le cratère du petit mont aux flancs striés par la fourchette que je confectionne dans un élan de puérilité qui, je l’espère, n’est pas un début de gâtisme…
Alors ce boudin de Proust me fait songer à un charcutier disparu depuis longtemps. Il confectionnait un excellent boudin noir. Pas de secret ! Il tuait lui-même les porcs achetés à des fermiers du coin, cultivait un grand jardin dont une bonne partie était réservée à la culture des oignons qui entraient dans la composition. Excellent, enfin, pas tout le temps, car dans la «grotte » de ce jardin où il aimait se réfugier afin d’échapper à sa virago de femme qui tenait la boutique, il n’oubliait pas de stocker quelques fillettes de baco ou de noa de sa production viticole personnelle. Alors, au retour, il arrivait que le dosage des épices soit aléatoire, le « Rabelais » était parfois oublié, parfois versé à profusion. Mais dans l’ensemble, le dieu Bacchus savait plutôt bien guider sa main, au moins pour la charcuterie. La gamme n’était pas très variée, il y avait peu de produits : un jambon de pays aussi imbibé de gnôle que son créateur et bien parfumé par le laurier de la cour, un pâté marmite savoureux -avec les œufs durcis du poulailler à Pâques !-, un jambonneau pané dont la couenne et le gras faisaient plaisir à voir, des saucisses aux herbes du jardin, c’est à peu près tout. Ah non, j'oubliais les rillettes délicieusement filandreuses et les andouillettes difformes... Le reste du cochon tranché par la main virile de Madame sous forme de rôtis et côtelettes ou haché pour les ménagères en velléité de tomates farcies… Pas varié, mais plutôt bon dans la simplicité. En revanche, Bacchus n’avait pas le pouvoir de préserver le malheureux des foudres de la maréchaussée qui l’avait trouvé plus d’une fois roupillant du sommeil du juste dans sa voiture échouée au fond d’un fossé. Aussi, il n'était pas rare que, privé de son permis, il se soit vu obligé de remplacer la Juvaquatre par une carriole à cheval pour effectuer sa tournée…
Pour revenir au boudin, il fut une fois contraint, à la suite d’un pari stupide, d’en offrir 10 mètres à ses compagnons de libation de bistrot, ou plutôt de bistrots, car ces estaminets étaient alors nombreux dans le bourg. Et les tournées commerciales des artisans de bouche se terminaient rituellement par des tournées d’apéros…
Mais dieu, que le boudin était bon en ce temps là !
*que je n'appelerai pas pour autant boulanger de mes deux !
Message édité par grisbiche le 10-04-2011 à 15:55:54
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L'homme ne communique avec son semblable que quand l'un écrit dans sa solitude, et que l'autre le lit dans la sienne. -Gómez Dávila