SUITE :
- " ...Et je le baptisais derechef : "Pot de colle"
Et je ne croyais pas si bien dire.
- Viens là !
Je lui indique un banc et du doigt lui montre qu’il peut s’y cacher dessous. Très obéissant et confiant, il se glisse à l’endroit indiqué.
- Reste là ! Je reviens.
Encore un mensonge. Mais je n’étais pas à un mensonge prés ce soir là.
Toujours est-il que je passais le « Monoprix » au coin de la place, je traversais la rue Fontaine et au lieu de descendre directement dans la rue blanche, je continuais devant la pharmacie. Regardant en arrière, je ne vis nul chien, nulle petite boule blanche. Il avait donc parfaitement obéi à mes ordres et était resté sous le banc.
J’eus à ce moment-là comme un pincement au cœur, l’envie de retourner le chercher, le prendre dans mes bras et le rassurer. Mais je continue donc mon chemin en baissant la tête, plutôt honteux. Et mes yeux tombent sur… Une petite boule blanche qui m’attendait là. Stupéfait, je m’arrête net.
Comment, imbécile que j’étais, avais-je la prétention d’imposer à ce petit esprit volontaire, une autorité qui relevait plus de la lâcheté que d’autre chose ? Lui, malin voire espiègle, sans se faire remarquer, se glissant je ne sais trop comment entre les voitures – j’en tremblais devant le risque encouru- il m’avait non seulement suivi mais précédé. Disons-le, j’étais bien embêté. Partagé entre deux moi-même. L’un, prosaïque, sachant pertinemment que je ne pouvais lui accorder de venir s’installer chez moi. L’autre, sensible à son appel, à sa demande et cherchant en vain un compromis.
Or passé la pharmacie, nous nous sommes engagés tous deux, l’un suivant l’autre, c'est-à-dire moi derrière, dans la rue de Bruxelles. Et là j’entrevis la solution. Devant un restaurant il y avait une sorte de cage protégée par des grilles dans laquelle étaient entreposés des sacs de couleur écrue. Le tout fermé par un cadenas. Or une cordelette pendouillait là, inutile. Aussi je la saisis et faisant signe au petit chien de se rapprocher, je l’attachais grâce à son collier à la cage. Ce, non sans chercher une plaque, un nom, des références pour retrouver son maître. Mais il n’y avait rien de tel.
Vous dire qu’une fois « Pot de colle » attaché, je me suis éloigné sans remord, serait parfaitement faux. C’était un véritable déchirement. Il était trop mignon pour une telle forfaiture. D’ailleurs les pigeons qui s’étaient envolés des sacs écrus, contenant probablement dur riz, s’étaient alignés sur un encorbellement de l’immeuble en face. Ils me considéraient ces volatiles, comme le font des juges derrière un tribunal. Ils clignaient avec leur paupière blanche, basculant la tête de droite et de gauche, me demandant si j’étais bien sûr de ce que je faisais là. Si je n’aurai aucun regret par la suite. Si j’étais vraiment capable de faire ça, moi.
Moi, dont l’estime de moi-même ne pouvait qu’être sérieusement encornée, endommagée pour être responsable d’un tel abandon. D’un tel acte dont jamais je me serais cru capable. Je n’étais pas moi. J’étais un autre.
C’est ainsi que je suis enfui. Je suis revenu vite fait au numéro 84 de la rue blanche. Pas très loin en fait. Mon domicile à cette époque, était proche de la place d’Italie. J’avais pourtant gardé là ma petite chambre d’étudiant sous les toits, au-dessus de l’appartement de nos parents. Elle me servait occasionnellement quand je venais voir mes parents dans le nord de Paris. De plus, je voyageais beaucoup en raison de mes occupations professionnelles. Rentrant dans la nuit, je ne voulais pas déranger mon épouse. Elle me sert encore de ressource aujourd’hui, puisque je suis désormais en province.
C’est ainsi que je me suis retrouvé bêtement assis sur mon canapé. Et ensuite… Eh bien figurez-vous que des larmes coulaient sur mes joues. Oh, oui je sais. Je suis trop sentimental. Trop sensible. Probablement ce côté féminin qui habite en moi et qui ferait rire les mâles, ces forts en gueule, ces rocs d’indifférence et d’égocentrisme. Bref. Mes pensées n’étaient pas à la joie et cent fois j’ai failli redescendre les huit étages promptement, traverser la rue, prendre la rue Fontaine et me précipiter pour détacher ce foutu « pot de colle » qui était venu empoisonner mon existence et me culpabiliser.
C’est à ce moment que quelqu’un a toqué à ma porte. Je n’attendais personne. J’ai répondu d’une voix étranglée et je me suis mouillé le visage au lavabo, comme quelqu’un qui voulait se rafraîchir. Puis je me suis dirigé vers cette porte à proximité, la chambre étant toute petite. J’ai ouvert et… Il y avait là, sur le seuil, une dame un peu échevelée, en blue de jeans et polo bleu, toute souriante, toute émue. Elle tenait dans ses bras un petit chien blanc avec une sorte de coquard sur l’œil. Stupéfait, je me suis assis ou plutôt je suis tombé dans le canapé, sans même l’inviter à entrer. Sauf à m’exclamer :
- Ah ça par exemple. Mais comment ?...
- Monsieur, commença la jeune femme. Je ne sais comment vous remercier.
- Mais je n’ai…
- Grâce à vous j’ai retrouvé mon petit trésor, m’interrompit-elle.
- Enfin, je… essayais-je de placer.
- Figurez-vous que je suis fleuriste à en face du métro Anvers. Je venais de fermer mon magasin et j’étais occupé à nettoyer et à préparer la venue du camion de livraison en provenance de Hollande. J’avais laissé la…
- Mais entrez, madame.
Je venais de me rendre compte qu’elle restait sur le seuil.
- Excusez-moi. Je n’ai pas beaucoup de place. Prenez cette chaise voulez-vous ?
Elle jeta un coup d’œil sur la pièce comme si elle la découvrait et en marchant de côté pour pouvoir passer devant moi, elle rejoignit le siège que je lui avais indiqué. Elle posa son petit colis par terre où il s’assit en me regardant.
- Ah, oui merci. Je ne me suis même pas présentée. Madame Courtil dit-elle en s’asseyant.
Je fermais la porte. Elle reprit aussitôt la parole.
- En fait, j’avais laissé le portail de la cour ouverte pour que le camion de fleurs puisse entrer. Quelqu’un en a profité pour attraper mon petit chien qui était en train de faire un tour dehors. Une femme. Elle l’a attaché et elle est partie avec. Je l’ai vue de la vitrine dans laquelle je faisais la poussière. La porte du magasin étant fermée et comme je n’avais pas les clefs sur moi, j’ai été obligée de passer par derrière et par la cour. Ce qui m’a fait perdre du temps pour la rattraper.
- Voulez-vous boire quelque chose. Lui dis-je, comme s’il s’agissait d’une banale visite. Il est vrai aussi que je proposais cela devant ce flot de paroles qui m’étourdissait.
- Non merci. Répondit-elle avec un léger sourire. Il faut que je vous dise que je suis allée à sa poursuite en laissant tout ouvert. Enfin la cour, le magasin. Je suis toute seule le soir et mon employée était partie.
Elle me regarda après s’être tue un instant et alors que j’allais lui poser une question elle reprit la parole.
- Oh monsieur, vous savez, j’ai couru, couru ! Il y avait tellement de bruit sur le boulevard que mes cris n’atteignaient pas la voleuse. Je la voyais au loin par instant mais je ne savais pas si mon chien était encore avec elle. Vous pensez si j’étais inquiète. Puis elle a disparue. J’ai demandé aux gens place Pigalle si on l’avait vue. On m’a parlé d’une altercation. Je suis arrivée trop tard mais je vous ai aperçu en train de la quitter alors qu’elle était assise sur un banc. La voleuse aussi m’a vue. Elle a semblé stupéfaite. Du coup elle a libéré mon chien. Mais j’étais trop loin et au lieu de venir vers moi, lui, il vous a couru après. Et moi aussi par conséquent, laissant la femme s’échapper en traversant le boulevard.
- Mais comment diable m’avez-vous retrouvé ? C’était une question que j’aurai du poser de prime abord et qui ne me venait à l’esprit qu’à cet instant.
- Attendez, attendez. Moi je suis arrivé place Blanche. Je suis passé devant le Moulin Rouge. Il y avait beaucoup moins de monde plus loin et j’aurai du vous voir. J’ai pensé alors que vous étiez de l’autre côté de la place. En même temps je me suis rappelé que j’avais laissé tout ouvert, le magasin, la cour et tout le reste. Le camion de livraison pouvait être là. J’ai donc téléphoné à une voisine pour l’avertir et c’est là…
C’est là qu’elle reprit sa respiration, visiblement émue et semblait-il, choquée.
- C’est là… Fis-je pour l’aider à poursuivre ses explications.
- C’est là que j’ai appris qu’on m’avait cambriolée. La police était déjà dans mon magasin car le livreur venait de rentrer son camion et il a retrouvé les pots, les plantes, les fleurs jetés à terre. Les objets précieux en devanture avaient été semble- -t-il fait l’objet de ce cambriolage et le tiroir caisse était grand ouvert et vidé de son contenu.
- Bigre ! Le kidnapping de votre chien n’était alors qu’un leurre destiné à vous faire quitter les lieux pour qu’ils opèrent à leur aise.
- Je le crains monsieur. Mais moi, mon trésor est là, voyez-vous. Pour le reste, je suis assurée et s’il y a des frais en plus à payer, je les réglerai. Même si l’assurance ne veut rien me rembourser.
- C’est probable. Fis-je sans réfléchir. Vous avez abandonné le magasin…
Puis me rendant compte de ma maladresse, je m’empressais d’ajouter.
- Et comment se nomme-t-il ce petit chien là ?
Elle me regarda un peu intriguée. Il est vrai que notre dialogue était plutôt décousu. Je lui répondais toujours avec un temps de retard et jamais directement par rapport à son récit. En fait notre émotion à chacun était évidente mais elle n’avait pas le même propos, la même source, la même cause. Je lui souriais donc décidé de faire un effort pour me mettre à son diapason.
- Vous avez donc pu récupérer votre chien.
- « Zébulon » répondit-elle.
- Décidément… Murmurais-je.
- Pardon ? s’exclama-t-elle n’ayant pas bien entendu ce que j’avais dit dans ma barbe.
- Décidément c’est une journée particulière. Me repris-je toujours souriant.
- C’est que monsieur, lorsque je suis sorti du café au coin de la Place Blanche après mon coup de fil, j’ai vu que vous aviez attaché mon petit trésor à la grille de la petite cage tout à côté. Vous l’avez mis là pour que je puisse le reprendre, c’est évident. Je vous en serai toujours reconnaissante.
- Mais je… m’étonnais-je.
- Vous aviez compris que je n’étais pas loin, je suppose et vous avez trouvé ce moyen élégant pour rester discret. Ce geste m’a beaucoup touché.
- Franchement je ne crois pas…
- Oh, vous savez, dit-elle en étouffant un petit rire très féminin. Il y a dans l’esprit de la femme toujours beaucoup d’intuition et nous comprenons les choses mieux que vous les hommes. Vous êtes toujours plein d’audace, sûrs de vous, prêts à foncer, à renverser le monde. Mais vous ne voyez pas les petits à cotés, les couleurs, les différences. C’est comme le sentiment d’un petit rien qui peut complètement changer la face des choses, les apparences, les faits. Du moins tels que vous les concevez. Ah cher monsieur, comment pourrai-je vous remercier ?
- Eh bien, je…
J’étais embarrassé. Tout cela allait trop vite et mon esprit était autant troublé par la féminité évidente de la maitresse de cette petite boule de poils blancs que par tout ce qu’elle suggérait de mon comportement.
- Oh, c’est tout simple, reprit-elle. Vous êtes mon invité permanent et vous viendrez nous rendre visite quand vous le souhaiterez. Il a l’air tellement attaché à vous.
Le petit chien lui était assis entre nous, nous regardant tour à tour, de l’un à l’autre, au fur et à mesure de notre échange. Mais sur ces dernières paroles, il vint à nouveau se coller contre mon pantalon, s’installant plaisamment entre mes chaussures, le nez tendu vers moi, la queue frétillante.
- Visiblement oui, dus-je admettre. Et je ne sais pas pourquoi.
- Faites lui confiance, dit-elle.
- Mais enfin, chère madame, comment êtes-vous arrivé jusqu’à ma chambre ?
- Faites lui confiance vous dis-je. Quand j’ai voulu revenir sur mes pas, il a tiré sur sa laisse pour montrer qu’il voulait suivre vos traces. Et il faut croire qu’il a du nez, puisque nous sommes allés tout droit jusqu’à votre porte cochère. Là, nous sommes entrés et il a monté l’escalier d’une traite jusqu’au huitième. Ouf ! C’est haut. Mais il n’a pas hésité une seconde. J’ai du reprendre un peu mon souffle avant de frapper à votre porte.
- Alors là, j’en reste ébahi. C’est un phénomène votre chien… Heu ! « Zébulon » ? C’est ça ?
- Ah oui, c’est un phénomène insista-t-elle. J’espère que vous viendrez nous voir !
- Mais certainement lui répondis-je. Dès que mon épouse aura connaissance de cette histoire, je suis sûr qu’elle voudra faire votre connaissance.
Il y eut, il est vrai, un petit silence. Imperceptible. Mais elle sourit avant de reprendre.
- Vous serez les bienvenus. N’est-ce pas « Zébulon » ?
- Ne t’inquiète pas « Pot de colle ». Nous n’avons pas fini de nous revoir. Après tout, c’est toi qui l’a voulu, non ?
l.y.s.
Un passant.
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"L'avenir, il ne suffit pas de le prévoir mais de le rendre possible" A. DE SAINT EXUPERY