Je viens de voir le reportage de Fabrice Ferrari . Ce film a pour moi un grand mérite, c’est de poser la question de l’avenir du ski dans nos massifs à moyen et long terme, même si en 25 ou 26 minutes on ne peut que survoler la question et pas vraiment l’approfondir.
Une station résume pour moi très bien la problématique, c’est Courchevel. Il ne faut jamais oublier qu’à l’origine, en 1946, lorsque le maire de l’époque signe la cession des terrains communaux au département, l’objectif affiché de ce dernier est de créer non pas une station jet set, mais une station sociale permettant l’accès pour tous au ski. La démarche est en cela parfaitement opposée à celle que la famille Rotschild avait eue quelques années plus tôt à Megève. Puis, les années passant et le succès arrivant (un peu lentement au début il est vrai), le côté social fut oublié au profit du profit. Car c’est bien là, me semble-t-il une des clés du problème. Il ne faut pas oublier qu’une station, comme n’importe quelle entreprise a pour premier objectif de gagner de l’argent. Quand je vois aujourd’hui à Courchevel des bonnets de laine vendus plusieurs centaines d’euros, je suis comme tout le monde : abasourdi. Mais quand j’y réfléchi un peu plus sérieusement, je me mets à la place du commerçant : pourquoi vendre à 50 € un bonnet si je trouve un idiot prêt à me l’acheter à 300 ?
Courchevel, à l’instar de ce qui se passe dans la plupart des stations françaises, est entrée dans un engrenage qui me semble infernal : des gens fortunés sont venus provoquant une augmentation massive des prix de l’immobilier (beaucoup de demande mais peu de terrains constructibles). Or quand un hôtelier ou un commerçant à payé cher son local (ou son loyer mais c’est lié), il est bien obligé de monter ses prix, ce qui sélectionne une clientèle encore plus aisée et ainsi de suite.
Mais la chose qui me met en colère, c’est la bêtise (pour ne pas dire plus) des gens qui dirigent ces communes et qui ne semblent pas réfléchir plus loin que le bout de leur mandat. Courchevel ne communique par exemple que sur son côté fric et jet set. Il n’y a qu’à voir les constructions actuelles qui ne sont qu’hôtels 4 étoiles luxe ou résidence très haut de gamme comme MGM nous en gratifie dans toutes les stations, des plus modestes (Sainte Foy, le Chinaillon...) aux plus select (Courchevel...) mais toujours à des prix hallucinant (16 à 20 000 € le m2 pour la dernière résidence MGM à Courchevel 1850). Chaque année, la brochure ne jure que par 1850 en évoquant à peine les autres niveaux de la station plus « populaires ».
Mais les différentes municipalités ont omis à mon sens un certains nombres de problème :
- la clientèle étrangère est volatile : si je prends les russes qui viennent avec de grosses liasses de billets (dont il ne faut pas trop regarder la provenance), il ne faut pas oublier qu’ils peuvent repartir du jour au lendemain. C’est une clientèle très nouveau riche qui vient à Courchevel parce que c’est tendance. Mais cela ne le sera pas toujours. De magnifiques domaines sont en gestation en Russie (notamment du côté de Stochi) et dans différents pays de l’est. Tout miser sur ce type de clientèle me paraît plus que suicidaire à moyen et long terme, car un retournement majeur est possible en peu de temps.
- La hausse de l’immobilier a un effet pervers (si je mets de côté le fait que les gars de la vallée n’arrivent même plus à se loger convenablement) : la majorité des acheteurs est étrangère et notamment anglaise. Or, quelqu’un qui a les moyens de mettre 20000€/m2 dans une résidence secondaire se fout royalement de le louer. Il n’a nullement besoin des revenus locatifs pour payer les charges. Et quand ce quelqu’un est anglais, il ne peut pas venir tout les week-end en station (ca fait un bon bout de chemin quand même !). On se retrouve donc avec des lits qui se traduisent par peu de forfaits vendus. Cela était bien différent quand les principaux propriétaires d’appartement étaient des gens de la région : ils montaient presque tous les week end, ou quand ils ne pouvaient pas, ils prêtaient l’appartement au frère, aux copains...Mais aujourd’hui, même un médecin ou un chirurgien n’a plus les moyens de se payer un pied à terre dans nos grandes stations.
- Il ne faut pas oublier non plus que le transport aérien est encore aujourd’hui peu cher. Qu’en sera-t-il demain avec la flambée du pétrole et donc du Kérosène ?
- La politique menée a mis en partie les stations à la merci du lobbying des tours opérators étrangers (principalement anglais et hollandais). L’exemple le plus flagrant me semble être le Vanoise Express (téléphérique reliant Les Arcs à La Plagne). Pourquoi un tel équipement ? Pour faire plaisir aux tours opérateurs qui peuvent afficher des centaines de kilomètres de pistes dans leurs catalogues. Or, vu la grandeur d’un domaine comme la plagne, quel est réellement l’intérêt d’une telle liaison ? Pour le même prix, on aurait pu faire bien d’autres rénovations de remontées.
- Enfin, quid de la saison d'été ? La clientèle friquée de Courchevel ne vient pas en été car elle est à Ibiza ou Saint Trop. Et la clientèle qui pourrait venir ne vient pas, car elle n'a en tête que cette image trop caricaturale que la station s'est elle même donnée en oubliant tout simplement son patrimoine naturel remarquable.
En conclusion, je crois qu’il serait temps de retrouver un juste équilibre. Une grande station ne peut vivre sur le long terme que si sa clientèle est variée : une partie étrangère (à conditions qu’elle consomme et qu’elle ne tourne pas en vase clos comme cela est trop souvent le cas avec certaines nationalités) et une partie locale (ce qui nécessite une tarification abordable). Sur Courchevel, plusieurs éléments ces dernières années me font penser que mon propos n’est pas si stupide : la S3V (société des remontées) à mis en place des tarifs préférentiels qui s’adressent essentiellement aux régionaux (pour 4€ par an, on peut skier sur l’ensemble du domaine pour 18€50 tous les samedis). De même, elle devait racheter (je ne sais pas si cela s’est fait ou pas finalement) un hôtel pour éviter qu’il ne soit transformé en résidence de luxe par un promoteur et diminue encore le ratio forfait/lit. Mais le plus intéressant, c’est le débat (souvent houleux) qui a eu lieu durant la dernière campagne municipale avec enfin des voix se levant pour mettre en garde contre a politique actuelle du « tout luxe ». Un retour à la raison serait-il enfin envisageable ?
Message édité par Bouctou le 11-05-2008 à 16:01:13